Comment nous détruisons la planète

Lettre envoyée à Hervé Kempf en 2007 – J’ai lu avec grand intérêt « Comment les riches détruisent la planète ». Je partage vos constats de l’extrême gravité des enjeux écologiques, de l’accroissement très important des inégalités et du lien entre ces deux phénomènes.

Par contre l’explication de ce lien entre les deux phénomènes est à mon avis plus large et plus mécanique que ce que vous apportez dans ce livre. D’après ce que j’ai compris de votre livre, ce lien entre destruction de la planète et classe ultra dirigeante est fondé sur :

1) le mécanisme de mimétisme de la classe sociale supérieure mis en avant par Veblen,

2) le mode de vie des plus riches, gaspilleur de ressources et producteur de gaz à effet de serre,

3) l’inconscience ou le cynisme de cette classe dirigeante,

4) l’endormissement voire l’asservissement des autres par la classe au pouvoir qui cumule les pouvoirs économique, politique et médiatique.

Je suis d’accord avec vous sur tous ces mécanismes mais il me semble qu’ils ne sont pas seuls en cause. Même si je partage tout à fait votre description sévère de la classe dirigeante qui est reprise au dos de couverture de votre livre, je pense qu’il ne s’agit pas seulement d’un rapport entre des « méchants » riches et des « benêts » moins riches, voire pauvres (pour dire les choses de façon caricaturale). Cela fait quelques années que je réfléchis à ce sujet, depuis que je considère que notre modèle économique nous conduit à la destruction. L’explication du lien entre l’aggravation des risques écologiques et l’aggravation de la fracture sociale que j’ajoute aux vôtres est d’ordre plus mécanique : je pense que c’est d’une part le système capitaliste lui-même (avec ses obligations intrinsèques de compétition et de croissance) et d’autre part, plus en amont, notre système de création monétaire qui engendrent les deux phénomènes que nous dénonçons et qui nous mènent à notre perte. En d’autres termes, même avec des hyper-riches « gentils » et relativement conscients, si ils font « gentiment » leur boulot de capitalistes, les effets dévastateurs sur l’écologie et les inégalités seront toujours là.

Voilà comment je vois les mécanismes en œuvre :

Nous sommes en économie d’abondance de biens matériels (au moins dans les pays développés) et même en surproduction de biens matériels. Il n’y a qu’une seule rareté : l’argent.

L’argent est devenu rare car il circule peu (plus de 95 % des mouvements d’argent se font dans la bulle spéculative !) et il est de moins en moins bien partagé.

Deux raisons à cela :

1)     la création monétaire est devenue l’apanage des banques privées, elle se fait uniquement par les prêts ; mais comme ces prêts sont octroyés avec intérêts, c’est en fait une énorme pompe à argent qui va de la société réelle aux banques privées car l’argent des intérêts n’a pas été créé et il faut donc soit de la croissance économique soit le prendre à un autre agent économique pour l’obtenir et pouvoir le verser à la banque. Ce sujet est très bien expliqué par exemple sur le site de l’association pour les droits économiques et démocratiques (ADED) : http://assoc.orange.fr/aded/  ou par le livre de Philippe Derudder : « Rendre la création monétaire à la société civile » (ed Yves Michel)

En outre, les banques ayant envie de récupérer l’argent prêté (en fait un simple jeu d’écritures) et l’intérêt, elles prêtent à des agents économiques solvables, donc aux riches de préférence, et elles peuvent accélérer la faillite de celui qui ne peut payer.

2)     Le partage des revenus du travail entre salariés et actionnaires privilégie de plus en plus les actionnaires[1]. L’argent est donc de moins en moins bien partagé : ceux qui en ont peu n’en ont guère plus, voire moins s’ils perdent leur emploi, tandis que ceux qui en ont beaucoup et le placent, en ont encore plus.

Il y a eu pour compléter ce point une étude intéressante d’une économiste allemande qui montrait que cette inégalité se renforce  aussi par le biais de nos achats : les prix des biens intègrent le remboursement des dettes des entreprises aux banques. Le revenu des ménages pauvres, entièrement dépensé, sert donc en partie à enrichir les banques par le biais de leur consommation ; celui des ménages riches, en grande partie placé, permet à ces ménages de percevoir des revenus supplémentaires.

Ce mécanisme de création monétaire a les conséquences suivantes :

–        Un agent économique qui doit rembourser son prêt à la banque doit se démener pour trouver l’argent. Quand il s’agit d’une entreprise, la façon la plus évidente de trouver cet argent c’est de faire de la croissance : produire plus, vendre plus (et donc nous pousser à consommer plus via la publicité et autres incitations), éventuellement grossir et bouffer le concurrent. Si l’entreprise ne cherche pas à grossir, elle risque de se faire bouffer par ses concurrents… C’est donc un mécanisme qui pousse à la croissance économique (avec ses conséquences dévastatrices sur l’écologie).

–        Dans ce système de concurrence, intrinsèque au capitalisme, il est logique de chercher à réduire au maximum les « charges » salariales[2] et à maximiser les profits : nous avons là le mécanisme qui aggrave les inégalités de richesse. Et ce mécanisme n’étant plus équilibré (ou presque plus) par divers contre-pouvoirs, il œuvre plein pot désormais. Rien d’étonnant donc que notre système fabrique de plus en plus d’exclus. C’est sa logique.

J’aimerais par ailleurs comprendre auprès de qui les Etats sont endettés : auprès des banques ? des organismes financiers ? auprès d’autres Etats ? auprès de différents acteurs économiques d’autres Etats ? Si vous avez de l’information sur le sujet, cela m’intéresse. On n’arrête pas de nous répéter qu’un grave problème du pays est la dette de l’Etat et c’est pour cela que l’Etat n’a plus d’argent pour un tas de choses pourtant nécessaires… Mais si cette dette est une dette auprès des banques, c’est un scandale absolu[3] : la totalité de la somme récoltée par l’impôt sur le revenu sert à rembourser l’intérêt de cette dette… Notre impôt sert-il à enrichir encore davantage le système bancaire ???

Avec tous ces éléments, je me demande si les hyper-riches que vous citez dans votre livre, cette oligarchie, ne seraient pas qu’un miroir aux alouettes et que d’autres « hyper-hyper-riches » existent, bien cachés : les propriétaires des banques. Il me semble en effet curieux de ne pas voir apparaître leurs noms dans le palmarès alors que le système est tel que cela devrait être eux les plus riches.

J’ai lu récemment avec intérêt le roman de Denis Robert sur l’affaire Clearstream « La domination du monde ». Les mécanismes politico-financiers qui y sont décrits sont effrayants pour nos démocraties. Eva Joly (« Est-ce dans ce monde que nous voulons vivre ? ») avait déjà levé un bout du voile à propos de Elf. J’avais à l’époque écrit à Denis Robert à propos des mécanismes de créations monétaires pour lui dire qu’à mon avis le scandale du système normal, légal en place était encore plus grave que celui qu’il avait contribué à mettre à jour. Mais je n’ai pas eu de réponse de sa part. Je vous joins copie de ce courrier qui reprend plusieurs des points de ce que je vous décris ici.

En tout cas, bravo pour votre livre, sa clarté et le courage dont vous faites preuve. Ne vous arrêtez pas en si bon chemin. J’espère que vous pourrez me donner votre avis sur les points soulevés par cette lettre.



[1] Ceci est à mon avis dû au fait qu’on a moins besoin de travail, les machines ayant remplacé une grande part du travail manuel, d’où le chômage. Le rapport des  forces entre les « travailleurs » ou  « salariés » et les capitalistes s’est donc modifié au détriment des premiers. Et la mondialisation n’a fait qu’aggraver un phénomène pré-existant.

[2] Intéressant de lire « Reconsidérer la richesse » de Patrick Viveret qui montre que la conception de ce qui coûte et ce qui rapporte pour une entreprise et pour notre société est un point de vue parmi d’autres, en l’occurrence, celui de l’actionnaire financier pour l’instant. Mais qu’il ne tient qu’à nous de reconsidérer ce point de vue et de traduire ce nouveau point de vue par des choix démocratiques

[3] C’est d’autant plus scandaleux que l’Etat s’est volontairement dessaisi de son droit de créer de la monnaie au profit des banques : entériné par le traité de Maastritch !

Article présent dans la rubrique Ce qui me tarabuste, Le dysfonctionnement de l'économie.
 
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