La domination du monde

Lettre envoyée en 2006 à Denis Robert, journaliste tellement courageux  – Je viens de dévorer « La domination du monde ». Je vous félicite chaleureusement pour cet ouvrage. Je le trouve remarquable, tant sur le fond (les révélations importantes) que sur la forme (son écriture à deux voix, le livre dans le livre comme si on était dans l’étiquette de la Vache qui rit). Bravo !! J’ai découvert hier votre blog mais je n’y ai pas trouvé les questions que je me pose, aussi je vous envoie ce courrier.

Je n’ai pas lu vos précédents livres. C’est donc à partir de « La domination du monde » que je tente de mettre au clair ce que j’ai découvert pour tâcher de mieux comprendre comment vous expliquez cette domination.

Ce que vous décrivez est tout à fait cohérent avec ce que j’avais lu dans le livre d’Eva Joly « Est-ce dans ce monde que nous voulons vivre ? » : une engeance qui possède énormément d’argent et qui se considère au dessus des lois. Dans le cas de Elf, la possession d’argent et le pouvoir sont issus d’une activité économique reconnue ; dans les cas que vous rapportez, on trouve pêle-mêle, si j’ose dire, des grands industriels, des banquiers,  la mafia, les trafiquants d’armes, des hommes politiques… Dans les deux livres en tout cas, j’ai compris que les actions illégales faisaient partie du jeu du pouvoir et de domination de ces puissants. Comme si, à partir d’un certain seuil, le capitalisme ne pouvait continuer à prospérer que par la fraude, la corruption, les assassinats… Constatation intéressante. Est-ce que ça tient aux individus, devenus ivres de pouvoir et d’argent, ou est-ce que ça tient au système lui-même, basé sur la concurrence acharnée ? Je penche personnellement pour la 2e hypothèse. Mais dans les deux cas de figures, il me semble que cela préfigure l’autodestruction de ce système. Marx disait que « les capitalistes nous vendrons la corde pour les pendre », je crois qu’il n’y a plus personne à qui vendre une corde mais que les capitalistes se mettent eux-mêmes la corde au cou par le système de concurrence acharnée.

La grande question que je me pose tient au(x) mécanisme(s) de cette domination du monde. Si j’ai bien compris votre propos, ce mécanisme repose sur l’existence d’un marché financier parallèle, hors de toute légalité, dans lequel circulent des masses d’argent considérables dont l’origine et la destination peuvent être tout à fait criminelles (mais pas nécessairement) : trafic d’armes, corruption, drogue, prostitution, etc. Je n’ai pas idée de l’ampleur de ces masses par rapport à ce qui circule dans les circuits légaux : ces masses représentent-elles la part cachée de l’iceberg de la circulation d’argent ? Ce que je sais par contre c’est que les échanges d’argent réalisés dans la sphère boursière spéculative représentent 95 % de l’ensemble des échanges d’argent, c’est déjà une vraie folie.

J’essaie de comprendre votre propos en décortiquant ce qui se passe dans ce système de puissante « lessiveuse » :

–        par le blanchiment d’argent sale, les mafiosis et trafiquants pénètrent et prospèrent dans la sphère économique légale : ils achètent des participations dans de grandes sociétés et deviennent ainsi (une partie de) ceux qui possèdent l’économie légale (grosses entreprises industrielles, presse, tourisme, banques ?) Ils ont ainsi les moyens d’orienter les décisions économiques dans le sens de leurs intérêts.

–        Le blanchiment n’est pas prêt de s’arrêter car une bonne partie de ceux qui sont chargés de lutter contre, cherchent au contraire à le protéger. Il fait la richesse de certains Etats comme le Luxembourg, la Suisse et tous les paradis fiscaux. Je suppose d’ailleurs qu’il existe plusieurs sociétés du type de « Shark » ou Clearstream car les tenants de ce système ne sont pas assez bêtes pour mettre tous leurs œufs dans le même panier. Et si une société de ce type est coulée, ce ne sera pas la fin du capitalisme (contrairement à ce que vous dites dans votre livre).

–        Les acteurs de ce blanchiment et du marché financier parallèle sont des sources précieuses de renseignements pour les services secrets (information sur certains mouvements de fonds), ils sont donc protégés par ces services secrets.

–        Il y a collusion des pouvoirs entre mondes économique, politique, religieux, sportif, mafia, presse, justice… par le biais des participations au sein des sociétés et de la corruption, plus ou moins active (invitations, cadeaux, pressions…)

–        Le système de marché parallèle est devenu si opaque qu’il marche « tout seul », on ne sait qui le contrôle vraiment

–        Ceux qui cherchent à dénoncer le système sont soit découragés par leur impuissance, soit détruits (pressions, diffamations, actions en justice, meurtres)

–        Ce système dépouille la planète de ses richesses et de son argent : je n’ai pas bien compris ce point. Je comprends que si les mouvements d’argent sont illégaux, ils ne sont pas soumis à l’impôt et ce sont donc des pertes pour les Etats (et donc pour les collectivités) ; je comprends que ce système permet de garantir l’impunité à de nombreux vols et malversations, ce sont donc des fonds qui ne sont pas récupérés. Mais au delà de ça, est-ce que ce système vient prendre de l’argent dans nos poches ? Est-ce qu’il nous oblige à verser de l’argent à ces puissants ?

C’est ce dernier point qui me turlupine le plus : quel est le système en œuvre actuellement qui dépouille la planète de ses richesses et de son argent ? Je constate comme beaucoup que nous croulons sous une richesse matérielle énorme, une surproduction, mais qu’il y a de moins en moins d’argent pour acquérir ces richesses, en tout cas pour la masse des gens. Comme vous le dites et comme beaucoup le disent, les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres et la masse moyenne s’appauvrit au Nord (et une petite masse moyenne s’enrichit dans certains pays du Sud). Les Etats ont eux aussi toujours moins d’argent… L’argent est de plus en plus mal réparti.

Effectivement, le système de marché financier parallèle que vous dénoncez contribue à l’aggravation de ces écarts mais pour moi la cause majeure et première n’est pas là. La cause première est liée à un fonctionnement tout à fait légal et ordinaire, elle est liée à notre mode de création monétaire. Je m’intéresse à cette question depuis 3 ou 4 ans et je suis estomaquée de comprendre à quel point notre mode de fonctionnement légal et obligatoire de création monétaire est totalement dysfonctionnel, créant une puissante pompe aspirante de l’argent vers les banques, au détriment de l’immense majorité des agents économiques. Estomaquée aussi de constater à quel point un tel dysfonctionnement perdure et continue à nous appauvrir, sans choquer personne, ni à gauche ni à droite.

Je vais tenter de vous donner les grandes lignes de ce que j’ai compris de notre mode de création monétaire mais pour en savoir plus, je vous conseille de lire « Rendre la création monétaire à la société civile » de Philippe Derruder (ed . Yves Michel) ainsi que les documents de l’ADED, association pour les droits économiques et démocratiques : aded.mail@wanadoo.fr, http://assoc.wanadoo.fr/aded . J’ai adhéré à cette association il y a quelques années afin de mieux comprendre les mécanismes monétaires en jeu, mais elle paraît tout à fait confidentielle. Je pense aussi que le mouvement Distributiste, lui aussi confidentiel, a bien compris ces fonctionnements et propose des alternatives intéressantes.

De nos jours, l’unique façon de créer de l’argent passe par les prêts des banques privées (et cela a été gravé dans le marbre du traité de Maastritch). Un prêt est en effet la mise à disposition d’une certaine somme d’argent qui n’existait pas jusqu’alors (la banque ne prête pas son propre argent ni celui qu’elle a en dépôt, elle ouvre une nouvelle ligne de crédit). Par les échanges nombreux réalisés avec cette nouvelle somme d’argent mise sur le marché, se créent des nouveaux dépôts dans d’autres banques. A l’expiration du prêt celui-ci est remboursé et la création initiale est annulée (mais pas tous les dépôts qu’elle a induits si j’ai bien compris). Mais le plus scandaleux dans l’affaire, c’est que cette somme est remboursée avec en plus des intérêts. La somme d’argent correspondant aux intérêts n’a pas été créée par la banque au départ, il faut donc que l’emprunteur se débrouille pour trouver cette somme : en créant et vendant des richesses, en la prenant à d’autres, en puisant sur son propre patrimoine… C’est ainsi qu’avec chaque prêt, une « suceuse d’argent » est en œuvre et que la richesse créée par la sphère économique est ponctionnée par les banques privées. Autre conséquence, les banques suivent leur intérêt et elles vont donc accorder des prêts aux secteurs qu’elles jugent rentables, c’est ainsi qu’il y a de moins en moins d’argent pour tous les secteurs jugés non rentables.

A grande échelle, cette pratique est mise en œuvre par les Etats occidentaux puissants pour pomper les richesses des pays du Sud. Lire à ce sujet « Les confessions d’un assassin financier »  de John Perkins, ed. Ariane. On y apprend comment de prétendus conseillers sont envoyés par les services secrets américains auprès des chefs d’Etat de pays du Sud dans lesquels on découvre des richesses importantes, minières ou autres. Le conseiller propose l’exploitation des richesses par des sociétés américaines, en échange de quoi il promet des routes, hôpitaux et autres équipements avec des taux d’intérêts tels que les pays entrent dans des dettes gigantesques et que l’exploitation de leurs richesses est entièrement vouée à payer ces dettes (sans y parvenir) : toute leur richesse est pompée par les entreprises US.

C’est ainsi aussi que nos Etats sont endettés de façon astronomique. On ne précise jamais auprès de qui ils sont endettés !! Auprès des banques qui sont les seules à créer la monnaie (et auprès d’organismes financiers relais). Est-ce normal ? Surtout qu’en plus l’Etat français (avec nos impôts) débourse une somme colossale pour éponger le trou du Crédit Lyonnais (la cerise sur le gâteau déjà très amer !). Et c’est ainsi que l’Etat prétendument vertueux, essaie de se serrer la ceinture pour réduire son endettement et diminue les sommes allouées partout ou presque : social, éducation, recherche, santé… contribuant ainsi à l’appauvrissement général en cours. Est-ce normal ? Et il est pourtant indispensable de créer de la monnaie au fur et à mesure que des richesses se créent. Encore que… Si tout l’argent actuellement placé dans la sphère spéculative rejoignait l’économie réelle, on aurait peut-être beaucoup trop d’argent en circulation ?

Avec cette pompe aspirante de l’argent en faveur des banques, celles-ci croulent sous des masses d’argent qu’elles placent dans la bulle spéculative, contribuant à la gonfler et cet argent manque pour irriguer la sphère économique réelle. J’y pense d’ailleurs souvent avec écœurement quand je vois tous les centres villes envahis par les agences bancaires qui pullulent au détriment de tout le reste. Un économiste a en outre calculé que 80 ou 90 % des ménages participent à ce remboursement des dettes auprès des banques à des hauteurs souvent très importantes de leur budget, soit par les prêts qu’ils ont eux mêmes contractés , soit par l’achat de produits de consommation (dans le prix du produit nous payons une part du remboursement des intérêts des dettes contractées par les entreprises l’ayant fabriqué et commercialisé).

Autre facteur d’appauvrissement de la masse des gens (et d’enrichissement de quelques uns) : ceux qui croulent sous l’argent et le placent en Bourse sont parfois un peu inquiets de la pérennité de la Bourse, ils investissent donc aussi dans l’immobilier pour se prémunir d’un crash éventuel. Cette attitude a entraîné une hausse phénoménale des prix de l’immobilier, ce qui pénalise et appauvrit encore plus tous ceux qui cherchent à se loger.

Pour enfoncer le clou, un autre vice de ce système est de pousser les entreprises et l’économie en général à une croissance et une concurrence sans fin : il faut produire plus ou prendre plus à d’autres pour payer aux banques une somme d’argent (intérêt) qu’elles exigent tout à fait légalement. A l’heure où il faudrait casser ce dogme de la croissance pour mettre en place une économie sobre et respectueuse des limites de notre planète, le système actuel exige cette croissance, il ne peut fonctionner sans. C’est pour cela qu’on a inventé ce fumeux concept de développement durable qui permet de continuer grosso modo sans rien changer tout en soignant notre image et en se donnant bonne conscience.

Voilà pour moi le principe, le mode de fonctionnement qui permet la domination du monde : le mode privé de création monétaire avec intérêts. L’existence d’un marché financier parallèle illégal conforte bien évidemment cette domination, comme le font aussi les guerres, les idéologies, etc.

Je serais bien intéressée de pouvoir avoir votre avis sur  ma façon de voir les choses. Je vous encourage en tout cas à poursuivre dans le beau travail que vous faites. Au fait, le dernier chapitre sur l’Apocalypse est un peu surprenant mais il m’a plu car, vous devez le savoir, Apocalypse signifie Révélation. Et il me semble qu’aujourd’hui nous sommes entrés dans cette ère de révélation qui va casser les secrets sur lesquels notre société est fondée.

Article présent dans la rubrique Ce qui me tarabuste, Création monétaire.
 
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1 commentaire

  1. Hervé :

    Bravo pour l’ensemble de cette réflexion qui remet (enfin ?) les neurones en place.

    Quelques ajouts toutefois.
    Quand on achète une maison de 100 avec un emprunt de 100, il s’agit d’une avance remboursable car sinon on aurait par exemple étaler les travaux sur 10ans. donc la banque ne touche que les intérêts, les autres dépenses se retrouvent sur les comptes des artisans et du propriétaire de l’emplacement (beaucoup trop). L’opération a permis de faire les travaux rapidement en une seule foi et non au fur et à mesure des disponibilité financières de l’acquéreur.

    Aussi, ne manque t’il pas la dimension de la communication (mettre en commun, partager,) ou plutôt de la décommunication (publicité, convaincre, séduire) qu’utilise les politiques et les commerçants en tout genre. La loyauté n’est plus à la mode !!!!

    si on rajoute cette notion, dans le développement durable ce qui a manqué c’est surtout une réalité derrière l’approche qui ne parle pas ni de croissance ni de décroissance.

    Le taux d’intérêts pour un emprunt correspond au départ au loyer du coffre contenant la réserve d’or. Or aujourd’hui, cela n’existe plus.
    Alors pourquoi pas la décroissance de la finance.
    Mais pourquoi faire décroitre systématiquement le matériel (‘qui contient une part de en plus plus importante d’immatérielle en terme de Valeur ajouté)? Cela pose un problème pour les producteurs et pour les utilisateurs.
    En effet, les personnes qui sont formées et qui vont devoir se convertir radicalement le pourront’il? en quoi sont’elles responsables (conférer les ouvrières de la mode en PDL)? Les choses polluantes que l’on expédié en Chine ne devrait’elle pas être rapatrié ici ? Ne pouvons nous pas faire croitre en valeur ajouté l’industrie tout en décroissant notre prélèvement sur la nature ?
    Aussi, nous constatons tous des excès dans l’utilisation de tel ou tel produit (téléphone, voiture), mais doit’on tout supprimer pour autant ?? Ce sera en tous cas très difficile tellement nous sommes accros. Et puis sur la voiture l’essentiel des kilomètres est contraints essentiellement par une politique d’aménagement du territoire désastreuse.

    Aussi, si l’on trouve de l’emploi pour les quatre millions de chômeurs (par exemple, en reconcevant l’ensemble des produits et services existants avec des critères écologiques), nous aurons de la croissance sauf à continuer à développer le bénévolat.

    Le PIB est un mauvais indicateur . Il n’y a pas à parler de développement ni de croissance ni de décroissance. Ce PIB indicateur quantitatif nous enferme !!! Un produit plus cher car de meilleure qualité (meilleure impact sur la santé, utilisant moins d’énergie durant son cycle de vie, meilleure durabilité) génère de l’inflation mais pas de croissance !!!!!

    Il y a d’en ce cas aussi confusion entre tableau de bord et politique. Une politique peut se préoccuper de dizaines voire de centaines d’indicateurs tous plus compréhensibles par tout le monde.

    Quel bourrier !!!!!!

    Le 26 novembre 2011

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