Violence et non-violence

Nous sommes toujours dans l’actualité du mouvement des gilets jaunes. Au passage, je remarque que la radio que j’écoute ne parle plus que de « crise » des gilets jaunes, ce qui m’énerve car choisir ce terme c’est dire implicitement que l’on va revenir ensuite à « la normale ». A propos de ce qui se passe aujourd’hui, j’ai écouté avec grand intérêt un échange entre Etienne Chouard et Philippe Pascot (puis à la fin Jean Lassale) animé par des journalistes de BTLV. Cela dure 2h40 (!) mais cela vaut le coup. Il y a aussi les réactions des auditeurs du direct. C’est là : https://www.youtube.com/watch?v=0Q66npBPWes

J’ai trouvé les réflexions d’Etienne Chouard empreintes d’une grande sagesse et précieuses. Pourtant, à un moment, j’ai tiqué quand il a émis certaines critiques à propos de la non-violence. Il fondait ses propos sur le livre de Peter Gelderloos, Comment la non-violence protège l’Etat. Ce livre est certainement intéressant, j’essaierai de le lire à l’occasion. Etant donné son titre, je « me ferai un peu violence » pour ça, mais il est utile de sortir de sa zone de confort de temps en temps, y compris (surtout ?) sur les idées.

Ne l’ayant donc pas (encore) lu, je formule néanmoins les remarques suivantes dès à présent :

1) Il pourrait exister (il existe peut-être ?) un livre symétrique qui s’intitulerait « Comment la violence protège l’Etat » ! Et d’ailleurs, dans l’échange télévisé en question, Etienne Chouard a longuement mis en garde les manifestants face au risque de violence,  leur demandant de ne pas répondre aux provocations, de rester calmes, de ne pas aller nombreux sur Paris où le risque de désordres est bien plus grand… Tout ça parce que des violences et des débordements détruisent la sympathie qu’inspire ce mouvement et permettent au gouvernement de prendre des mesures coercitives encore plus importantes. Dans de nombreux pays arabes, les révolutions de 2011-2012 ont provoqué la chute des dictateurs mais ont laissé place ensuite à des régimes liberticides eux aussi… On se souvient aussi de l’Iran…

2) Dans cette émission, j’ai entendu que si nous étions si nombreux à ne pas vouloir de violence c’est parce que nous étions éduqués, formatés, à la non-violence ! Je ne suis pas du tout d’accord : nous sommes pour la très grande majorité d’entre nous éduqués à l’obéissance, à la passivité et au respect de l’ordre établi. Ce n’est pas pareil ! Il me semble que l’aversion que nous éprouvons envers la violence découle bien plus de notre empathie naturelle que d’un conditionnement. Jacques Lecomte l’a bien montré dans son livre « la bonté humaine » (j’en parle ici) : nous avons au fond de nous de la bonté et de l’empathie. J’ajoute que nous avons aussi très probablement le sens de la justice : ce sentiment existe chez des singes, pourquoi pas chez nous ? Je formule le voeu que nous soyons éduqués à la non-violence !!  Cela se fait d’ailleurs dans certaines écoles en Inde, d’inspiration gandhienne. Cela nous aiderait à prendre nos responsabilités, à formuler des demandes, à savoir dire non sans agressivité, à savoir écouter l’autre…

3) Je regrette que la question de la violence ou de la non-violence soit pratiquement réduite chez nous à des choix de tactiques. Pour moi c’est bien au-delà de ça ! Le choix de l’une ou l’autre de ces attitudes découle de la façon dont nous voyons nos adversaires, de la façon dont nous comprenons aussi, profondément, les conséquences de nos actes. Ce que nous avons appelé « non-violence », Gandhi l’appelait « étreinte de la vérité » (Satyagraha). Voilà ce qu’il écrivait :  « En appliquant le Satyagraha, j’ai découvert, dans les dernières manifestations, que la poursuite de la vérité n’admettait pas que la violence soit imposée à son opposant, mais qu’il doit être sevré de l’erreur par la patience et la sympathie. […] Et la patience signifie souffrance personnelle. En bref, la doctrine signifie la revendication de la vérité, non par application de la souffrance sur l’adversaire mais sur soi. » Il disait aussi qu’il combattait le mal mais pas ceux qui le faisait. De son côté, Martin Luther King considérait qu’il avait en face de lui des frères, momentanément dans l’erreur, et il cherchait à aller pacifiquement au devant d’eux dans l’amour. Cela n’a pas empêché les gardes protégeant le pouvoir dominant blanc, de charger la foule des manifestants, de blesser et de tuer. En ce qui concerne les conséquences de nos actes, ce pasteur a dit : « nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots« , phrase prophétique que l’on pourrait extrapoler ainsi de nos jours : « nous devons apprendre à vivre en harmonie avec le monde sinon nous allons tout détruire et mourir comme des idiots ».

4) En ce qui me concerne, je sais que nous projetons sur autrui ce que nous ne voulons pas regarder en nous mêmes et que cette attitude est source de violence sans fin. J’ai conscience de la profonde unité du vivant, je sais que ce que je fais à l’autre, c’est à moi que je le fais : si j’abîme l’autre, je m’âbime aussi. Je sais aussi que l’amour est la force de transformation la plus puissante. Ces convictions me conduisent à choisir la non-violence. Mais je sais aussi que parfois, rarement, il est nécessaire de pratiquer une forme de violence : sur soi même par un acte chirurgical par exemple. La violence n’est donc pas le tabou absolu, elle fait aussi partie de la vie. Notre liberté et notre responsabilité c’est de choisir en toute conscience l’attitude à adopter à partir du meilleur de nous mêmes. Cela s’apprend.

Article présent dans la rubrique Ce qui me tarabuste, Comment on en est arrivé là.
 
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3 commentaires

  1. Marcel :

    Il faut néanmoins et malheureusement admettre que si les manifestations n’avaient été que pacifiques, Macron n’aurait pas changé de cap. En France le contre-pouvoir n’existe que si il y a pouvoir de nuisance : sncf, routiers etc.

    Le 9 décembre 2018
  2. Andre :

    Les riches font un lobbying caché.
    Alors pour équilibrer, nous qui n’en avons pas, nous sommes obligés d’enfiler des gilets jaunes afin de peser dans nos affaires du monde. André.

    Le 9 décembre 2018
  3. Jacques :

    Agir avec sagesse sans violence envers soi même ou envers autrui est un réel travail sur soi.
    Nous y sommes aidés par les forces invisibles qui peuvent agir en nous pour que l’on soit plus fort, plus puissant. Le contact peut passer par la méditation comme Gandhi le pratiquait.
    Le nouveau paradigme passe sans doute par l’élévation spirituelle. Jacques

    Le 11 décembre 2018

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