Notre humanité résiste à l’envahissement de la technique
Je fais partie des gens inquiets, voire très inquiets, des conséquences de l’envahissement de la technique dans nos vies d’habitants de pays dits « développés ». Ma première inquiétude concerne notre abêtissement… possible ? en cours ? programmé ? A commencer par celui des enfants. Une population abêtie est davantage manipulable, non ? Quand j’utilise les fabuleux nouveaux outils désormais à notre disposition, tels les GPS, les moteurs de recherche et maintenant l’IA, je ne peux m’empêcher de penser au film Idiocraty, sorti en 2006, qui décrit un futur peuplé d’idiots, ne s’intéressant qu’à manger et à s’amuser (bêtement). Quand on perd l’habitude d’utiliser un organe, il s’atrophie… C’est sans doute vrai pour le cerveau.
Il y a huit ans, j’avais déjà écrit cet article Quels enfants laisserons-nous à la Terre ? Mes craintes sont toujours là, peut-être plus fortes. Selon l’enquête Pisa 2026, le niveau scolaire des élèves français de 15 ans accélère sa dégringolade. L’envahissement de la technique n’est bien sûr pas seul en cause, mais il n’arrange pas les choses1.
C’est curieux, l’humain est ainsi fait qu’il vit une forme de tension entre deux pôles contraires. D’un côté, il aspire au moindre effort. Cette faculté est à l’origine de nombre de prouesses techniques qui nous ont non seulement facilité la vie mais permis de sortir du mode survie pour pouvoir nous ouvrir à d’autres centres d’intérêt. Et aujourd’hui cette inclination vers le moindre effort est peut-être en passe de nous fragiliser et de menacer notre survie. De l’autre côté, peut-être moins souvent mais néanmoins réel, l’être humain trouve du plaisir dans l’effort, physique et intellectuel, dans le fait de se dépasser, de résoudre des problèmes. Il me semble que le plaisir trouvé dans l’effort est d’un ordre supérieur à celui trouvé dans la facilité.
Est-ce qu’à notre époque il ne devient pas indispensable d’aider les enfants à avoir le goût de l’effort ? Le goût d’accomplir des choses par eux mêmes ? A y trouver un plaisir bien supérieur à celui d’être un simple consommateur. Ce serait probablement un précieux garde-fou contre l’abêtissement.
L’envahissement de la technique soulève chez moi une deuxième inquiétude : celle de perdre notre sensibilité, notre humanité si on peut dire. Combien de fois nous sommes-nous trouvés face à une personne dont l’attitude était celle d’une machine ? J’ai raconté ici l’anecdote que j’avais vécue dans un bureau de poste. Combien de fois nous sommes-nous trouvés impuissants et ignorés par les robots en ligne ou au téléphone, dans l’impossibilité de résoudre notre difficulté, face à la toute puissance technique ? Nous sommes régulièrement confrontés à ces situations désagréables, qui nous donnent l’impression d’avoir de plus en plus de mal à trouver notre place dans ce monde.
Eh bien, bonne nouvelle ! Ces derniers jours, j’ai vécu des petites expériences d’humanité dont je me suis réjouie : elles me disaient que nous résistions à l’envahissement de la technique ! La première : le facteur m’apporte un colis (qui pouvait tout à fait rentrer dans la boite aux lettres) et il me demande le code reçu par mail. Je ne le trouve pas (et là tout ce que j’ai décrit plus haut commence à m’envahir). « Pas de souci, Madame, je vous le renvoie ». Top top sur son portable et… hop, le code sur le mien ! Mais ce qui m’a fait chaud au cœur c’était d’avoir croisé les bons yeux de ce facteur : de l’humain ! Deux autres expériences au téléphone où, alors que j’expliquai n’avoir pas pu prendre rendez-vous en ligne, j’entends les secrétaires me dire gentiment « on est là pour ça ».
Voilà pourquoi j’écris que notre humanité résiste à l’envahissement de la technique. C’est petit mais c’est réel et c’est ce que la plupart d’entre nous voulons vivre.
(1) Pour approfondir le sujet de l’effondrement de l’instruction en France et des remèdes possibles, je recommande les travaux de l’association SOS Education que je trouve remarquables.
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