Déshumanisés ?

Il y a trente ans, le bureau de poste de ma commune comptait six guichets. Dix ans plus tard, il en comptait quatre et aujourd’hui, il n’y en a plus que deux : un pour l’affranchissement, l’autre pour la banque. L’espace a été occupé par des machines et des produits à vendre. L’autre jour, je demande à la personne du guichet « Affranchissement » si elle peut prendre ma lettre, déjà timbrée (par la machine) qui ne passe pas par la fente de la boite aux lettres.
– Si ça ne passe pas, c’est que c’est un colis, pas une lettre.
Gloups ! Je me fais la réflexion qu’une machine aurait pu me dire la même chose… Je m’adressais à un humain… probablement fatigué… et qui a perdu une occasion de SE faire du bien en répondant gentiment à la question qui lui était posée.

Je suis retournée à la boite aux lettres et j’ai réussi en forçant à faire entrer ma lettre A4 épaisse dans la fente. C’était bien une lettre !

A force d’interagir avec des machines (« pour telle demande, faites le 1, pour telle autre, faites le 2… »), nous nous comportons de plus en plus comme des machines, nous nous déshumanisons. Nous le savons depuis longtemps (Charlot dans Les temps modernes !). Nous avons laissé faire et les choses ont empiré… car « c’est le progrès ».

C’est intéressant de remarquer que le deuxième sens du mot « humanité » est « bonté, bienveillance », que « s’humaniser » signifie « devenir plus doux, plus compréhensif ». Intéressant aussi de noter que l’expression « se comporter comme un animal » est comprise comme « avoir un comportement brutal, égoïste ». Toujours ce besoin de mettre le plus de distance possible entre nous les humains et les (autres) animaux, besoin lié à notre ancien paradigme de séparativité ! Nous savons pourtant maintenant que les animaux ont des comportements altruistes, cf mon livre L’unité, un paradigme pour les temps nouveaux.

La différence la plus importante n’est pas entre les hommes et les animaux mais entre les hommes et les machines. Mais comme c’est nous les humains qui avons construit les machines, c’est entre nous et nous !! La différence la plus importante est à l’intérieur de l’esprit et du coeur de l’homme ! Nous pouvons choisir et penser et d’agir avec bonté et bienveillance, avec souci d’autrui (avec humanité) ou bien avec indifférence, froideur qui peuvent mener à la maltraitance. Nous pouvons choisir de concevoir et d’utiliser des machines d’une façon ou d’une autre…

Il y a deux hommes à qui j’aimerais ériger des statues comme bienfaiteurs de l’humanité car ils nous ont beaucoup aidés à nous connaitre nous-mêmes.

Le premier c’est Stanley Milgram, auteur du livre Soumission à l’autorité, qui a montré par ses expériences de psychologie comment on pouvait facilement transformer une personne quelconque en tortionnaire, sans coercition physique, simplement par sa soumission à une autorité scientifique (j’en ai déjà parlé, notamment ici). Une expérience semblable a été conduite plusieurs années après, où l’autorité était celle d’un animateur de télévision, avec les mêmes résultats : 80 % de gens obéissants jusqu’à infliger des décharges potentiellement mortelles. Il a montré aussi la force du suivisme et du conformisme : si les participants refusant de poursuivre l’expérience étaient trop peu nombreux, les autres continuaient ; s’ils devenaient suffisamment nombreux, les autres basculaient avec eux.

Le second c’est Jacques Lecomte qui nous a révélé la profonde bonté qui nous habite (j’en ai déjà parlé, notamment ici). Son livre, La bonté humaine, va à l’encontre de la vision négative largement répandue d’une psyché humaine fondamentalement égoïste. Ces deux aspects, altruisme et égoïsme, coexistent en nous et sont considérés comme contradictoires tant que nous nous voyons comme séparés du reste du monde vivant. Quand on a conscience de la profonde unité du monde, ils peuvent ne plus être contradictoires : mon intérêt, ma survie, passent par ceux des autres, de l’ensemble du vivant. Mon « moi » est considérablement élargi.

Notre soumission (à l’autorité, à la résignation, au conformisme, aux conditionnements…) serait-elle notre principale faiblesse ? Notre bonté profonde, notre empathie, seraient-elles notre principal antidote ? Je souhaite que ces interrogations nous travaillent, pour que nous conservions notre humanité, surtout en cette période troublée où des forces de conditionnements sont puissamment à l’œuvre : injonctions autoritaires, infantilisation, manipulation par la peur, sans oublier les contrôles de tous ordres, facilités par le numérique, les caméras de surveillance, l’utilisation des « nudges » (permettant de modifier en douceur les comportements)… Cet interview (33 minutes) de Vanessa Codaccioni, auteur du livre La société de vigilance, est tout à fait éclairant sur la société de contrôle et de surveillance voulue par un certain nombre de puissants. Société d’autant plus facile à mettre en place que nous nous déshumanisons.

Article présent dans la rubrique Ce qui me tarabuste, Comment on en est arrivé là.
 
N'hésitez pas à laisser votre commentaire ci-dessous.

1 commentaire

  1. Anne :

    Sur la route de la déshumanisation, et oui…On peut encore ajouter l’arrivée des cobots (robots coopératifs) sur les chaines de montage, capables d’interagir avec les hommes, et non simplement de les remplacer… ce qui génère stress et risques psychosociaux..
    Je préfère rebondir sur ce qui fait notre humanité en ajoutant l’approche systémique des formes d’échanges qui font notre vie, synthétisée par François Balta dans son dernier livre: « LE DONNANT-DONNANT,LE DU ET LE DON » – Editions ALTRETANTO »; Trois logiques d’échanges entre les hommes, toujours co-présentes et incompatibles, c’est à dire complémentaires et antagosnistes. Eclairant pour comprendre les conséquences qui en découlent pour nos choix politiques et le type de société que nous devons bâtir…

    Le 11 juillet 2021

Laisser un commentaire !

Votre prénom :
 
Votre message :